Enfant favori

Témoignage : Mes Parents Ont Toujours Préféré Mon Frère

Nous sommes une famille classique de 4 personnes : 2 parents, 2 enfants. Mais si un étranger venait nous rendre visite, il pourrait facilement penser qu’il n’y a qu’un seul enfant dans ce foyer: mon frère.

Ses photos sont affichées partout sur les murs. Mon frère au ski, à la plage, en tenue de gendarme. Bébé, adolescent acnéique, jeune adulte fier comme Artaban en fond d’écran. Mon frère sur le mur de l’entrée, sur le buffet, dans les cadres du bureau, dans la chambre parentale. Partout.

Et moi ?

Une seule photo. Adolescente, un peu crispée. Cette mono représentation de moi est planquée dans la vitrine du buffet du jardin d’hiver.

Voilà qui résume bien mon histoire familiale.

 

Prise de conscience : les blagues de mon frère.

Je n’ai pas énormément de souvenirs d’avant mes 7 ou 8 ans. Un seul très précis revient à mon esprit.

J’étais toute seule dans le couloir, en train de répéter ma blague pour faire hurler de rire toute la famille ; Comme chaque artiste avant de monter en scène, j’avais un trac fou. Il faut dire que je jouais gros.

Ce rôle de comique était jusque-là réservé à mon frère. A chaque réunion familiale, sous les applaudissements de tout le monde, mon frère imitait papa. Et cela déclenchait tellement de fou rires ! Mon frère était le roi de la blague, croulant sous les hourras d’un public de 20 personnes, conquis. Un vrai showman.

L’air de rien, les semaines précédentes, je lui avais demandé de me montrer sa technique pour bien imiter papa. J’avais un seul objectif en tête : être adoubée par les rires émerveillés de ma famille. Je m’imaginais déjà triomphante. J’entendais les « bravooooo » et «  Anne, c’est la nouvelle reine de l’humour ! Comment se fait-il qu’on n’ait pas remarqué ce talent jusqu’à présent ! »

Dans le couloir, entre deux mini crises de panique dues au trac, j’ai révisé une dernière fois.

Puis je me suis lancée.

Je suis arrivée dans la salle à manger, et j’ai déclaré très sérieusement « je vais vous faire une imitation que vous allez adorer ! ».

Personne n’a fait attention à moi.

Jusqu’ici rien d’anormal. Je m’y étais préparée, parce que c’était toujours comme ça. Show must go on. Je suis montée sur une chaise, et j’ai imité papa, sa façon de rouler les R quand il était énervé, les sourcils froncés.

Malheureusement, ma représentation n’a pas eu le succès escompté. Personne ne m’a écoutée. Je crois bien qu’aucun des 15 convives ne m’a regardée plus d’une seconde.

Maman m’a juste demandé de descendre de la chaise, pour ne pas risquer de me faire mal. Elle m’a donné ce conseil avec ce petit air compatissant qu’on réserve aux gens bizarres, qui font des choses bizarres.

Je me suis assise. J’ai mangé mes bouchées à la reine.

Reine, mon derche !

 

Le sport de mon enfance : rugby (en tant que spectatrice)

Dans l’ordre, j’ai voulu faire de la Gymnastique Rythmique au Sol pour manipuler ce ruban de trente mètres de long. ensuite de la danse classique rien que pour le tutu. Pendant la période Jeanne et Serge, j’ai voulu m’inscrire au Volley.

Aucune de ces demandes n’a été satisfaite «  Et ou on trouverait le temps ? »

C’était vrai. Le rugby de mon frère nous bouffait tous nos weekends : entraînements, tournois à l’autre bout de la planète. Et aussi quelques soirs de la semaine.

Pas le temps pour mes lubies de gonzesse, donc.

J’ai le corps le moins musclé de l’histoire de l’humanité. Les cours particuliers de Pilates que j’ai enchaînés par la suite n’ont musclé que les cordes vocales de mon banquier. Par contre, par contre… étant une adepte du « contre mauvaise fortune, bon cœur », je suis une spectatrice hors pair. Pendant les matches de mon frère, j’enchaînais les chants de supporters et tenais haut la banderole de son équipe.

 

 

Mon frère et moi, une battle perdue d’avance.

Pleinement conscient de cette préférence, mon frère a toujours évolué telle une star dans la famille.

C’était l’enfant roi.

Sa parole valait soit de l’or (oh mon dieu c’est tellement intelligent) ou un prix de l’humour (oh mon dieu il est aussi doué pour ça!). Plus tard, s’il trouvait un jambon au torchon à 14 euros le kilo au lieu des 21 classiques, tout le monde s’extasiait sur sa chance. Ses hobbies étaient fantastiques. Ses voitures aussi. Chacune de ses aventures était consignée au rayon « wahou ».

Malgré mes nombreuses tentatives, il n’y avait pas de place pour une deuxième lumière à ses côtés.

Et il n’a fait aucun effort pour me faire exister. Je veux dire, évidemment, nous étions enfants, voire ados… mais j’espérais toujours qu’il me tendrait une main (ou juste un doigt), pour me revendiquer une place, même toute petite, dans cette famille. « C’est ma petite sœur, écoutez-là ! »

En fait c’était plutôt le contraire.Il se moquait de moi, pour faire rire son public, réceptif. Comme j’avais de grosses lunettes, et lisais beaucoup (pour m’évader un peu, vous l’aurez compris), j’étais qualifiée d’intello. Intello transparente et épaisse, caricature de bibliothécaire qui finirait vieille fille. Ça faisait rire ça aussi.

J’ai continué à lire.

A 12 ans j’avais dévoré tout Dostoïevski et Victor Hugo.

 

 

Mi-Causette

Si j’étais une femme politique, adepte de la langue de bois, pour décrire mes premières années, je pourrais tenter une phrase telle que « je n’ai pas évolué dans un environnement propice à l’épanouissement personnel ».

Comme j’ai très peu d’affinité avec la subtilité, je décrirai mon enfance comme Mi-causette. Semi-merdique, si vous préférez. Je trouve que ça résume pas mal. A vingt ans, mes parents m’ont offert une voiture neuve. J’avais des habits neufs tout le temps. Je pouvais acheter tous les livres que je voulais. Voilà.

Côté merdique, personne ne prêtait attention à moi. Je crois que mes parents sont incapables de dire quel diplômes j’ai obtenus. Ils ne savent pas en quelle année je me suis mariée. Je ne suis pas sûre qu’ils connaissent l’âge de mes enfants.

Ma fierté personnelle ? J’ai toujours persevéré, sauf dans ma carrière d’humoriste, ce qui se trouve être une bonne chose. Il paraît que c’est complétement bouché comme filière.

Autre fierté personnelle; malgré les demandes répétées -voire soulignées d’une solide claque- de maman de repasser les chemises de mon frère, j’ai toujours tenu bon et refusé de céder. Causette, d’accord, mais féministe d’abord !

 

 

Et adulte, une préférence ça donne quoi ?

J’ai envie de dire que ça donne pareil. Mon frère est toujours roi. Quant à moi, je l’ouvre beaucoup plus. J’ai exigé de mes parents de mettre des photos de moi dans la maison (ah merde on n’en a pas – justement je t’en ai emmené). Au moindre sursaut de préférence, je sors mes griffes. Par exemple, je ne supporte plus qu’on m’ignore quand je parle. Ce qui était auparavant un sport familial « ignorer Anne »est devenu mon combat number one. Je suis capable de me mettre à hurler pour qu’on m’écoute.

Ca plombe pas mal l’ambiance des dîners.

Ca colle des doutes sur ma santé mentale, même.

Petite scenette :

  • Ma fille, tu peux me réparer mon smartphone, il ne s’allume plus.

Moi, toujours ravie de rendre service, après plusieurs heures passées sur internet :

  • C’est bon j’ai pu le démarrer. C’est quoi ton mot de passe ?
  • La date de naissance de ton frère.

Comme j’habite à près de 200 km de chez mes parents, leur venue est toujours une sorte d’expédition. Mais ils ne viennent me voir qu’à une condition : si mon frère ou ses enfants ne sont pas disponibles.

Voici un exemple de conversation pour se caler un weekend chez moi:

Moi, déjà tendue comme un string rien que pour faire la proposition :

  • Coucou maman, vous voulez venir avec papa ? On fera des barbecues, et on s’amuserait bien dans la piscine. Les petits réclament papi et mami

Réponse de maman :

  • Attends, je regarde l’agenda de ton frère. (oui l’agenda de mon frère est disponible, comme pour n’importe quel ministre)

Avec l’âge rien ne change donc, côté préférence. D’ailleurs, mes parents et mon frère perpétuent cette tradition avec mes propres enfants. Eux aussi sont les cinquièmes roues du carrosse. Monsieur et madame invisibles quand leurs cousins sont là avec papi et mami.

Mais je me bats pour eux.

Je joue des pieds et des mains pour qu’ils soient bien au centre sur les photos de famille. J’interromps tout le monde quand ma fille ou mon fils veut parler à un repas « Ecoutez chuttt » et je termine toujours par « regardez comme elle/il est intelligent(e) ».

Bref, avant que mon mari n’intervienne, j’allais aux réunions de famille tel Rambo se rendant en mission au Vietnam. Comme j’étais intenable, mon mari a décidé qu’il était plus sûr de ne plus passer noel avec mon frère et mes parents.

Je le remercie encore pour cette sage décision.

 

Revendiquer une place c’est perdre son temps

Pour conclure sur cette parenthèse non enchantée de ma vie, je peux dire que l’acceptation est la clé.

Mon frère est l’enfant préféré de mes parents. Point Barre.

Le pire je crois est qu’ils ne le font pas exprès. C’est naturel, quasiment instinctif.

S’ils le faisaient exprès, par exemple si j’avais, enfant, détruit une collection rarissime de timbres, nous jetant dans la pauvreté, j’aurais pu lutter. Regagner une place dans leur cœur mono place.

Or, je n’ai rien fait de mal.

On ne peut pas revendiquer une place dans le cœur de sa famille.

Mais il y a plein d’autres cœurs dans le monde ! D’abord le mien, en forme d’artichaut. Ensuite, celui de mon mari, celui de mes enfants. Celui de mes ami(e)s.

                                       

No Comments

Leave a Comment