Femme forte

Témoignage : j’en ai marre de toujours être une femme forte

Tout a commencé quand j’étais petite. Si je me faisais un bobo, je ne me faisais pas cajoler des heures. J’obtenais une caresse rapide, avec cette phrase : « tu es forte ». Alors, je ravalais mon chagrin, et je bombais le torse, en position de fierté absolue. Pendant toute mon enfance, le TEF (Tu Es Forte) était le compliment ultime. Le mot magique qui me transformait en superwoman.

Même si, j’avoue que je n’aurais pas renié un petit peu de compassion, ou un bisou tendre, par çi, par là…

Très vite, cette croyance familiale « Camille s’en sortira toujours » s’est muée en croyance personnelle. Mon identité tournait autour du TEF.

 

« Je ne me fais pas de souci pour toi »

Vers l’adolescence, cette étiquette a commencé à me peser. Si j’essayais de confier mes peurs, mes angoisses, j’étais retoquée avec le TEF. Impossible d’ouvrir mon cœur sans entendre la sempiternelle formule magique : « tu vas t’en sortir, Camille, avec un caractère comme le tien ».

Autre variante : « je ne me fais pas de souci pour toi ».

Message reçu. Je ne serai jamais la jeune femme fragile qu’on a envie d’écouter ou de coacher dans un moment de creux. Ces phrases coupaient court à mes confidences.

J’ai d’ailleurs fini par la fermer.

Par contre, j’avais des tonnes d’ami(e)s. Adolescente, j’organisais les sorties scolaires, et extra scolaires. J’intervenais auprès des surveillants pour lever la punition d’un camarade. Je me battais contre toutes les injustices. Mon surnom « L’assistante sociale ». A quinze ans, j’avais les épaules suffisamment larges pour aider toute ma classe, et le dos bien solide pour entendre et résoudre les problèmes de mes amis.

Quand on est éduquée au TEF, prendre soin des autres efface le besoin de prendre soi de soi.

Mes parents ont divorcé. A la maison, c’était le chaos. J’ai pris une grande respiration et décidé de rassembler mon courage. J’étais la TEF de la famille ou pas ? Je me sentais responsable.

J’aidais mes sœurs et maman financièrement aussi. Oui, on pouvait soutenir sa famille, avoir un boulot à temps plein la nuit, et réussir ses études le jour.

J’ai commencé à avoir mal au dos. Je consultais des kinés, des ostéos pour qu’ils me soignent, mais aucune séance n’a fait effet plus d’une semaine. J’ai tout essayé, même des magnétiseurs un peu louches. Rien à faire. Le haut de mon dos me faisait l’effet de se transformer en pierre.

 

« Pouvoir compter sur quelqu’un »

Et puis, un jour, j’ai croisé un messie. Enfin, pas un vrai, hein. Au hasard d’un cours de tai chi gratuit dans un parc, j’ai discuté avec mon sauveur. Le coach m’a posé des questions sur ma santé. J’ai dit que j’avais mal au dos depuis des années, et même que ca pourrissait pas mal mes journées. Il a fermé les yeux à moitié et posé une question : qu’est ce que tu portes d’aussi lourd ? Il a écouté chacune de mes réponses, sans m’interrompre avec le TEF. Je me suis épanchée. C’était dur de tenir le rythme en ce moment. Les examens, les douleurs au dos, soutenir ma famille à tous les niveaux… Chose nouvelle, qui m’a scotchée sur la pelouse : il m’ a plaint. Longuement.

Je l’ai remercié pour son écoute exceptionnelle, et il m’a posé une dernière question :

  • « Quand tu as besoin de réconfort, qui est là pour toi ? »

***

J’ai plié ma serviette de sport, en faisant mine de ne pas être touchée. Pourtant, dans ma tête et dans mon corps, c’était difficile. Cet inconnu avait mis le doigt sur le problème de toute ma vie.

Personne n’était jamais là pour me réconforter.

Pas parce que mes proches ou amis refuseraient de m’aider. Non. Je n’obtenais jamais de réconfort, parce que je ne demandais pas d’aide.

Vous imaginez Superwoman réclamer un peu de tendresse ? Ridicule ! Son boulot à SuperWoman, c’est de gérer, de sauver des gens, voire la planète, un point c’est tout. Ses états d’âmes, on s’en tamponne..

***

Quelques semaines après ma révélation au cours de tai chi, je fantasmais toute la journée. Pour mieux dormir, je laissais voguer mon imagination, j’envisageais des petites choses toutes simples.. Par exemple, de temps en temps, une épaule sur laquelle me reposer.

Ou mieux : pouvoir compter sur quelqu’un.

***

Le problème, le gros problème, c’est que les femmes élevées au TEF comme moi, attirent une nuée de gens tellement en quête de réconfort, qu’ils sont incapables de déceler ce besoin chez les autres.

Prête à me laisser aller un peu, je n’avais personne de solide vers qui me tourner. Je veux dire, à part moi ;

Enfin, c’est ce que je croyais. Jusqu’à ce que je pète un câble.

 

« J’ai besoin d’amour »

Je sais que ma famille se souviendra de noel 2016 pendant longtemps. Sans vouloir me vanter, je pense même que les enfants de mes petits enfants parleront de ce noel comme une forme de légende, un conte familial version punk. Noël 2016, avec son habituelle dinde déssechée, ses huitres, cèpes surgelées…. et ma grosse crise d’hystérie.

Il a suffi d’un inoffensif « TEF »au détour d’un roulé saucisses, du genre « camille, tu surmontes toutes les épreuves, je t’envie » pour que j’ouvre ma bouche grande comme les portes de l’enfer.

Je me suis levée, et j’ai crié, genre la fille possedée dans le film l’exorciste.

Pardon ? Tu crois quoi ? Que Camille elle est invincible peut-être ? Camille, et ben elle aurait préféré ne pas avoir à être forte, figure-toi ! Emportée par mon propre élan, Je n’ai pas pu m’arrêter de crier, tout en parlant de moi à la troisième personne.

Tu voulais qu’elle fasse quoi, Camille-elle-est-trop-forte ? Qu’elle abandonne sa mère et ses sœurs ou alors ses études ? Qu’elle se mette en position foetale en croisant les doigts pour que tout s’arrange ?

Comme personne ne répondait à ces questions, j’ai enchaîné, la voix bien dans les aigus.

 « Camille elle en a marre d’être la Femme Forte. Capice ? Ras le cul ! »

Ensuite, devant ma famille figée comme pour une XXXX, et une dinde de moins en moins apetissante, j’ai conclu :

– « J’ai besoin d’amour. J’ai besoin qu’on prenne soin de moi. Putain. »

Noël 2016 restera dans les mémoires de chacun, comme je l’ai déjà dit.

Depuis mon « coming out », je me sens libérée. Mes amis proposent spontanément de m’aider. Eux qui pensaient que je n’avais besoin de rien ni de personne découvrent soudain que j’ai un cœur et l’envie de me poser. Je les laisse prendre soin de moi même si la transition n’a pas été facile. « tu veux que je passe à la pharmacie récupérer ton Infludo ? Si j’ai un rhume. Ou alors « Tu veux que je te garde les gosses pour souffler un peu ? Ce genre de petite attentions qui réchauffent le cœur.

J’en profite pas mal.

Je n’ai plus mal au dos.

Surtout, je voudrais l’écrire partout. Le tagger sur les murs, l’envoyer dans les tréfonds d’internet. Ça ne veut rien dire, « femme forte ». Le TEF en mono étiquette, c’est des salades. Les femmes valent bien mieux que ces deux mots. Quand je suis en vacances, allongée au bord de mer avec un verre de mojito à la main, je suis une femme qui sait profiter de la vie. Quand je joue avec mes enfants, je suis une femme fière d’eux. Quand je suis au travail, je suis une femme rigoureuse. Avec mes ami(e)s, en soirée, je suis une femme fofolle. Dans les mariages, je suis une femme qui risque sa vie pour attraper ce bouquet. Quand j’ai le blues, je suis une femme triste. Dans les embouteillages, je suis une femme psychopathe. Avec ma famille, je suis une femme louve.

Personne ne peut plus m’enfermer dans une seule étiquette.

Je suis une femme avec plein de couleurs, et c’est formidable.

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